Exclusivité: dialogue avec Felwine Sarr à Bamako

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Nous avons rencontré l’universitaire Felwine Sarr, l’auteur de l’essai à succès, Afrotopia. Il séjournait à Bamako dans le cadre d’une création artistique autour de l’idée originale de Serge Aimé Coulibaly chorégraphe, à l’origine de Kirina. Ayant accepté le projet Felwine a travaillé en Résidence avec l’artiste malienne Rokia Traoré et le danseur chorégraphe burkinabé. Felwine Sarr est économiste de formation, né au Sénégal à Niodior dans le Sine-Saloum en 1972. Il est celui qui amène la musique dans sa famille et contamine ses autres frères comme Alibeta. Felwine Sarr est également auteur de Dahij paru en 2009. Il lance le concept Afrotopia dans un essai éponyme en 2016. Cette rencontre se décline sous la forme d’une conversation avec le philosophe penseur.

Bonsoir Felwine Sarr, c’est un plaisir de vous rencontrer à Bamako, cette rencontre est une surprise, pourriez-vous nous dire la raison de votre présence au Mali ?

Felwine Sarr : Bonsoir, je travaille avec Serge Aimé Coulibaly et Rokia Traoré sur la création du spectacle de Serge, Kririna, Serge est chorégraphe il s’occupe du volet danse, Rokia la création artistique et moi je fais le livret.

Alors vous êtes très actif, vous êtes un des penseurs africains les plus actifs et activiste aussi, après la grande saga de la négritude, vient en 2016 Afrotopia. D’où vous vient le concept Afrotopia ?

FS : L’idée c’était de réfléchir à un futur ou des futurs à envisager pour l’Afrique qui sortait des grandes injonctions développementistes ou modernistes, ou des injonctions issues des catégories ou des univers imaginaires de l’occident, que l’occident à projeter sur le monde entier. En disant aux autres qu’ils n’avaient pas le choix d’envisager une histoire différente de la leur et qu’ils devaient franchir les mêmes étapes, et qu’ils devaient écrire les mêmes récits que l’Occident, alors que les sociétés humaines sont plus créatives et plus imaginatives et que les sociétés ont des régimes d’historicité absolument différents. C’est cela l’idée, l’idée est de dire que l’avenir demeurait ouvert et qu’on était pas obligé de l’envisager sous la forme de la répétition d’histoire que nous n’avons pas vécu. Nous pouvons réinventer notre histoire, et l’utopie, l’Atopos c’est le lieu qui n’est pas encore là, que nous pouvons faire advenir sur le plan de l’imaginaire, si on agit pour le faire advenir, en gros c’est ça l’idée d’Afrotopia. Il s’agit de ré-ouvrir les futurs, de les ouvrir plus larges d’un point de vue  conceptuel et d’expliquer le vivre ensemble, ce qu’est vivre ensemble.

Et l’utopie justement, on va dire qu’il y a un problème sémantique, quand on parle d’utopie surtout en Afrique on la considère sous le regard de l’imaginaire, est ce que vous pensez que de l’utopie peut naître l’action ?

FS : Toutes les utopies ont créé ce qu’on a là aujourd’hui. L’utopie n’est pas un rêve stérile, l’utopie c’est un lieu qui n’est pas encore, c’est un lieu autre et on ne peut pas advenir un nouveau lieu tant qu’on ne le conçoit pas dans l’imaginaire. On a pas de présence sans utopie, parce que le présent est un futur qui se réalise. Et tous les présents on été des futurs d’hier en fait.

En préparant la 11e édition des Rencontres africaines de la photographie de Bamako, en tant que chargée de communication, il m’est taraudée cette question, tout le temps de la préparation, que j’ai eu envie de vous poser, que je vous pose maintenant que je vous ai en face. Qu’est ce que cela vous a fait qu’on dédie cette édition au concept Afrotopia et titre éponyme du livre à succès ?

FS : J’ai rencontré la commissaire des Rencontres africaines de la photographie de Bamako, Marie-Ann Yemsi au moment où elle préparait cette édition, elle m’a demandée d’utiliser Afrotopia comme nom pour la biennale, j’ai accepté par ce que j’ai compris, en fait j’avais écrit Afrotopia dans un essai mais la démarche que j’ai indiqué, était une démarche déjà entreprise sur ce continent que beaucoup avaient déjà entrepris dans leurs disciplines et leurs espaces propres, que beaucoup avaient engagé dans leur action de produire : repenser le rêve. C’était une manière d’élargir le propos de laisser que les gens se l’approprient qu’ils le déclinent dans leur contextualité.

Qu’Afrotopia devienne un mode de penser, de vie ?

FS : Oui une manière de voir les choses.

Que l’Afrique s’approprie sa propre histoire ?

Absolument !

 Je vais récemment à Paris je découvre chez une amie un livre qui s’appelle Habiter le monde qui ne me quitte plus. Il met les grandes questions actuelles du monde au coeur de votre pensée et sur la table.

FS : Justement une fois qu’on a parlé d’Afrique. Le propos d’Afrotopia ne s’adresse pas qu’aux africains, repenser l’économie son rapport à l’écologie est une question globale, je la pense à partir de l’Afrique mais c’est une question qui me semble une question de notre époque, mais il m’a semblé qu’il fallait élargir le propos toujours dans une manière d’habiter le monde, dans un monde de migrants, dans un monde où les identités sont fragmentées, cloisonnées où chacun pense qu’une parcelle du monde lui appartient et qu’il doit en exclure les autres, où des individus s’approprient les lieux, érigent des murs et des barbelés. Il m’a semblé important de penser comment nous tous, nous habitions le monde, du point de vue physique, du point de vue de l’imaginaire, du point de vue de sentiment d’appartenance, du point de vue de la construction d’une mutualité et du vivre ensemble. Et ce monde comment le rendre habitable ? Ce monde là comment le rendre habitable pour tous et comment le rendre pluriel et comment le rendre ouvert ? Ça aussi, ça m’a semblé des questions à poser du point de vue global et toute la question de ce qu’on appelle des migrants, des mouvements. Toutes ces questions sont liées à notre manière de concevoir comment habiter le monde, de l’habiter dans la pluralité des dimensions. Et comment le construire et comment construire le monde ? Il ne tombera pas du ciel et comment repenser notre usage du monde, notre appartenance à ce monde ? C’est cela l’idée.

 Quand on regarde quand même aujourd’hui le monde, par exemple il y’a eu deux textes ce soir, l’un des deux textes était très apocalyptique dans ce sens là. Quand on voit l’état du monde, on se dit est ce que c’est possible d’habiter encore ce monde ? Que quelque part on va pas se dire rejetons ce monde comme dans le texte ?

FS : C’est nous qui avons produit la même manière d’habiter le monde, c’est nous qui l’avons rendu inhospitalier. Il n’est pas à rejeter, il est juste à réinvestir. Si je considère que j’appartiens à la communauté humaine que la terre ne m’appartient pas que c’est un lieu, il n y a pas d’étranger, le concept d’étranger est faux. Nul n’est étranger sur cette terre. Si j’enseigne dès l’école primaire aux enfants, si j’ouvre tous les enfants à des imaginaires multiples à des contes multiples, à des mythologies multiples, je leur donne un sentiment d’appartenance au monde, que les enfants en Asie, en Europe se sentent co-propriétaires de ce monde, co-héritiers. C’est aussi un de leur visage, c’est un visage de leur expérience humaine. Là je sème des graines pour ces individus qu’ils puissent habiter dans un monde pluriel, je leur donne un sentiment d’appartenance au monde.  Mais si je leur enseigne que ici c’est la terre de leurs ancêtres et qu’ils doivent en exclure les autres, que les autres sont des alter, sont des étrangers, qu’ils sont différents alors qu’ils ne sont absolument pas différents, c’est de lui apprendre à l’habiter le monde de manière fragmentée.

Avec votre parcours d’écrivains, vous nous réconcilier avec la philosophie, cette manière de penser le monde, de penser l’Afrique d’abord, était tellement loin. Aujourd’hui il y a un retour sur le philosophique. C’est aussi ça le but ?

FS : Oui cette question est absolument importante, en philosophie on se pose toujours la question des buts et des finalités, reprise dans les sociétés organisées qui sont amplement devant nous, se poser la question du sens est absolument indispensable, il s’agit de réorienter la marche, une manière de voir aussi ce qui est en branle, l’économie par exemple. On a des sociétés qui sont très très organisées par la techno-science mais tout ça en vue de quoi et pourquoi enfin ? Et ça c’est une question importante donc le philosophique  c’est juste se réinterroger sur le sens des choses.

Et vous appartenez à une grande famille d’artistes-philosophes, est ce que cette sensibilité à l’art vient d’un héritage légué ? De ce père qui vous a ouvert sur le monde, de le penser, d’en dire ce que vous en voyez ?

FS : Dans ma famille ils sont tous artistes. C’est assez étrange, je suis le premier à avoir amené la musique dans ma famille. Tous les jeunes frères ont suivi et chacun à développer  sa propre sensibilité, son univers. Je pense que le problème de l’Afrique vient de la famille, du père, de la mère de gens très conservés. Mon père était un militaire qui s’est beaucoup investi sur les questions au Darfour, du Soudan, du Rwanda, quelqu’un qui avait une grande conscience panafricaine et qui avait aussi une ouverture sur le monde. Je pense que le soucis du continent vient de lui et le geste artistique, bon, on va dire que c’est le grand frère qui a semé la graine, les jeunes ont suivi.

Merci Felwine de nous avoir reçus. A bientôt à Bamako.

FS : Merci à vous et bonne continuation ! (Sourires)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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MaliCulture est une jeune et nouvelle initiative de Dia Djélimady SACKO, Femme de Lettres, de Culture, Chargée de communication et Ex-professeur de Lettres, consultante en édition. Entreprenante et passionnée de Médias et de Culture, la franco-malienne travaille pour faire de Mali Culture la référence médiatique en matière de vulgarisation des expressions culturelles au Mali. Avec sa petite équipe de stagiaire, qu’elle veut voir grandir, elle entend accompagner les entreprises culturelles dans la diffusion et la valorisation de la culture malienne. Dia est diplômée d’un Master2 de Lettres Recherche et de Science de l’Éducation de l’Université de Toulouse.

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