Yambo OUOLOGUEM : Les confessions de mon père spirituel

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Le Mali perdait le 16 octobre dernier, un grand Ecrivain. Yambo Ouologuem est décédé à l’âge de 77 ans à Sévaré au Mali, ville où il s’est retiré à son retour définitif, suite à une accusation de plagiat pour Le Devoir de violence, premier prix français Renaudot pour un roman africain en 1968.

La conversation qui suit découle de plusieurs années de rencontre entre l’auteur et Idrissa Kanambaye, publiée dans le Hors série numéro 2 du journal du Mali en janvier 2018.

En 2003, mes camarades et moi avons mis en place le club qui porte le nom de l’écrivain à la plume prophétique qui aura connu les frasques à la hauteur de la bêtise humaine. Celui qui aurait dû être un héros national aura passé les 30 dernières années de sa vie dans les rues poussiéreuses de Sevaré dans l’anonymat total. Victime d’une trahison digne de la gloire des imposteurs qui eurent à le chanter quand confirmation eut été donnée de son dernier soupir. Le Club qui tentait de relever son icône ne fut que dans une démarche idéaliste sans mesurer la vraie nature d’Hommes et d’institutions qui ne bougent qu’à la lenteur de deux montagnes qui s’étirent. « A force de rester dans ce gauchisme de droite, il n’y a pas d’attitude réflexive qui permet de se saisir afin de construire quelque chose. On reste à une espèce de civilisation de langage », disait le chantre de la littérature.

En 2015, j’ouvrais le portail rouge de la maison de Yambo pour causer avec lui. Comme à mon habitude depuis 2003 !

Lors de la discussion, il m’annonce qu’il est au courant de l’existence du club qui porte son nom à Bamako. Je lui réponds que j’en suis le Président et que nous tentions de lui rendre justice. Dans une attitude dubitative, il m’interrompt et dit : « Excusez-moi : celui qui a construit l’Élysée était-il un étudiant ? Le palais de l’Élysée ? Celui qui a fait partir De Gaulle du pouvoir était-il un étudiant ? Ou est-ce les vainqueurs d’Hitler qui ont construit le palais de l’Élysée ? »

« Le crime n’a jamais enrichi la mafia de manière absolue »

Non, lui ai-je répondu ! Ce jour-là, je l’ai trouvé entrain d’écrire quelque chose. Il écrivait avec une plume. Il utilisait une encre de charbon qu’il avait lui-même fabriquée.

Il reprit le fil de la conversation en me montrant un texte qu’il était en train de produire sur lequel figuraient des noms dans un ordre que lui seul pouvait comprendre ou déchiffrer : Senghor, la Côte d’Ivoire, le Gabon, ATT, le Liban, RTL…, il lâcha : « le crime n’a jamais enrichi la mafia de manière absolue et définitive. Senghor est celui qui voulait me tuer. Il était à la tête de toute cette horde contre moi ».

Pendant plus d’une heure, il me fit un cours magistral, un condensé d’histoire et de politique. J’écoutais sagement cet homme. Chaque phrase qu’il prononçait me donnait l’impression d’être encore à l’école primaire. Voici quelques extraits :

« Un Président de la République est un homme qui a de bonnes intentions, qui est honnête mais quelqu’un qui n’a pas de moyens. Donc, les gens qui ont les moyens l’aident, l’installent au pouvoir. Après, on lui demande de remplir ses engagements ».

« Ce qu’on refuse aux noirs, c’est le droit d’avoir une terre, le droit d’être libre. Quand vous prenez un fusil, vous tuez quelqu’un, ce n’est pas l’homme que vous avez tué qui va en enfer. C’est l’assassin qui y va ».

« Si tu fais pleurer quelqu’un,… c’est ça la malédiction »

« La malédiction, ce n’est pas quand j’ouvre la bouche, je te maudis. Si tu fais pleurer quelqu’un, si tu offenses quelqu’un, c’est ça la malédiction (…). A Sikasso, ATT a retiré leurs terres [1000m2] aux enfants de Babemba et Tièba pour les offrir en présent au Président Wade. Wade était l’invité d’honneur de la commémoration de la Fête nationale du Mali en 2005 dédiée aux résistants. Le maire de Sikasso s’est rendu complice de cette forfaiture sachant bien qu’ATT n’était propriétaire d’aucune terre dans le Kénédougou (…) ATT est Sofa ; il est de Bandiagara et ne dispose d’aucun patrimoine foncier dans cette localité. Quand il arrive à Mopti, comme les militaires, tout le monde défile et personne ne l’offense. Qu’est-ce qui se passe ? Pendant 10 jours, il pleut au Sénégal et des habitations sont inondées. Les villages entiers sont sinistrés. C’est cela la malédiction ».

« … La Belgique est le pays qui a tué Lumumba »

A propos de mes études en Belgique, sa volonté est radicale : «Vous êtes parti en Belgique, la Belgique est le pays qui a tué Lumumba. Il faut rester ici, il ne faut pas que tu retournes en Belgique. On va rembourser tous les subsides que vous avez touchés en Belgique et vous donner une autre formation. La Belgique, en association avec la Scandinavie, a tué le Congo et l’Afrique du Sud. Ce sont elles qui mélangent du poison aux engrais. Il s’agit maintenant de rembourser l’argent que vous avez touché là-bas. Tâchez de dire à l’Ambassade de Belgique de fermer. Que l’Ambassadeur rentre chez lui. C’est dans le cadre des excuses présentées à l’occasion de l’assassinat de Lumumba. Vous savez combien de noirs ont été tués ? Beaucoup : des enfants et des innocents ».

Voilà de quoi me rappeler un titre du rappeur 2pac qui chante : « les guerres se succèdent mais l’âme du soldat éternelle ». La soif de justice, le pardon et l’équité auront accompagné l’iconoclaste Ouologuem jusqu’à sa tombe. Absolument opposé à l’aliénation, il aura prôné l’acceptation de soi comme être humain au-delà de tout complexe d’infériorité face à l’homme Blanc. , il déclare : « Il y a une espèce d’imitation des choses d’Europe qui est érigée en état des systèmes et l’on sombre […] dans la synergie, la comédie de la simulation et, ce, d’autant plus qu’il y a une espèce d’antiracisme officiel qui valide […] la négrophilie philistique sans obligation ni sanction ».

« L’aliénation, c’est la négation de soi »

Drapé dans sa fierté Dogon, il s’est toujours défendu de ne pas être concerné par les aliénations mentales. Il fera remarquer que construire une œuvre digne de ce nom n’est pas synonyme de raconter sa vie, mais plutôt de laisser une tache indélébile que ni les sables ni les pluies ne sauront effacer : « Le Dogon ne doit pas être un idiot qui doit écrire n’importe quel roman. Un bon écrivain doit être extrêmement instruit, très cultivé et prévoir ce qui va arriver.  S’il s’agit d’écrire tout ce qui nous vient en tête, n’importe qui peut faire des romans. Un prisonnier peut raconter ce qui lui est arrivé en prison. Guédiouma Samaké n’est pas agrégé, il a raconté ce que Moussa Traoré lui a fait subir dans le Nord. N’importe qui peut raconter ça. Il y a des journaux en en grand nombre au Mali. Ils racontent ce qui se passe. Est-ce qu’ils sont agrégés ? »

On sent chez lui une certaine forme de résignation qui l’incline à laisser le temps faire son œuvre, c’est-à-dire punir ceux qui lui ont fait du mal. A leur sujet, il s’exprime ainsi : « Ceux qui m’ont fait tant de tort ne réussiront jamais dans la vie. Avec la chance, ils deviendront fous. Parce qu’un fou n’est pas responsable. Un fou peut guérir. Les gens brûleront en enfer pour tous les torts qu’ils ont fait aux autres. Mieux vaut quémander que voler. Un griot est beaucoup mieux qu’un voleur parce qu’il demande. Mais si un griot devient un voleur, c’est pire que tout ».

« Les hommes politiques, la catastrophe du siècle »

Le poète considère ses pourfendeurs comme des maudits qui se sont rendus coupables des pêchés d’Israël. Il soutient que « La malédiction, c’est de faire du tort à quelqu’un. Et cela n’attend point l’au-delà. Les conséquences se manifestent avant la mort ».

Malgré tout, il est resté soucieux de l’avenir du Mali et ne fait pas de cadeaux aux hommes politiques qui, selon lui, au lieu de chercher des solutions ont failli et sont devenus la catastrophe du siècle.

« Vous savez prononcer « Sphinx ? ». C’est comme le chat des souris pour les sauterelles. Au lieu de penser à cette solution naturelle pour les criquets pèlerins, ATT a fait venir des avions pour bombarder nos champs à coup de poison pour, disait-il, tuer les criquets pèlerins. Les gens à Douentza ont mangé ces sauterelles et en sont morts. Un homme instruit doit-il se comporter ainsi ? Non ! C’est ainsi qu’un idiot, un cancre, un crétin se comporte, même Président de la République. Quant à Konaré, j’ai demandé qu’on vote pour lui parce que c’est un élève de mon père. Et, je pensais qu’il était instruit et que la solution viendrait de lui. Ce fut une grave erreur. Il a demandé de mettre de l’eau de javel dans les puits. L’eau de javel, c’est de l’urine. Peut-on demander à un chef de famille de faire pipi dans un puits ? C’est ce que Konaré a demandé ».

« Devoir d’amour…, devoir de violence… »

La trahison et le lynchage médiatique qui ont accompagné son roman culte ont hanté l’homme jusqu’à sa dernière demeure. Depuis l’accusation, il a refusé tous droits liés à son chef d’œuvre :

« Il parait que Devoir de violence a été réédité. On ne réédite pas un livre qui est un poison. Tachez de dire aux gens qui ont réédité le livre que cela ne sert à rien. Le titre ne m’appartient pas. Ce sont les toubabs qui ont remplacé le « devoir d’amour envers son prochain » par le « devoir de violence coloniale ». Moi, ai-je colonisé ? Tâchez faire le nécessaire pour changer cela. C’est ce dont je vous charge ».

Parlant du rapport entre le Mali et la France, ses déclarations ne sont d’aucune concession. Pour qui connait son histoire personnelle, on comprend aisément son raisonnement. L’histoire serait entrain de se répéter ?

« Les français sont venus ici, ils ont fait pleurer les maliens. On n’a pas besoin des défilés. Si les maliens pleurent à cause des français, la France est maudite, les français sont maudits. Tous les maliens étaient contents de François Hollande. Il y a des familles qui ont baptisé leurs enfants du nom de François Hollande. Après coup, n’a-t-il pas trahi ? ». Il continue : « Chirac est venu, Hollande est venu. On pensait que c’était pour le Mali. Mais on sait bien que c’est pour la colonisation. Les gens ont pleuré. Qu’est-ce qui s’est passé ? Un avion qui qui avait à bord des français a été frappé par la foudre ».

« Devoir de mémoire contre amnésie collective »

Depuis que Yambo est rentré au Mali vers fin 1970, l’islam accompagnera et guidera sa vie. Il a toujours prôné une démarche conviviale et pacifique. Selon lui, le dialogue est la meilleure arme pour résoudre les conflits entre les hommes : « En peul, on dit « Que Dieu fasse justice sans conflits ». Ce qui voudrait dire que Dieu puisse jauger les offenses de tout un chacun et apaiser les cœurs ».

Toute sa vie, Yambo déplorera les êtres calculateurs qui ne posent aucun acte sans arrière-pensée : « il y a une récupération des valeurs qui se double de prostitution vis-à-vis des autres »

Avant de me dire « au revoir », en réalité un adieu (hélas !), il me confesse : « Maintenant, je vous demande de tâcher de faire arrêter les films qu’ils ont passés sur moi. Tâchez de faire le nécessaire. Passez un communiqué […], faites le nécessaire. Dites-leur que j’ai fini par refuser le prix Renaudot. Je suis venu à Sevaré pour prendre le pouvoir et empêcher le Mali d’aller en enfer parce qu’ils ont fait trop de mal. Ils ne le savent même pas. Donc, tâchez de rattraper ça. Et ne touchez jamais à quelque chose qui ne vous appartient pas ».

En revenant de mon rendez-vous, je me suis fait une promesse. Si le Mali n’est pas capable de célébrer le talent de ce prodige des lettres, d’honorer et perpétuer sa mémoire ; si mon pays qui est pourtant si prompt à revendiquer l’héritage des grands hommes qui l’ont façonné reste amnésique devant la stature de chantre de la littérature de Yambo OUOLOGUEM ; pis, s’il prolonge et se rend donc coupable de l’ostracisme intellectuel qui a frappé ce fier Dogon…, alors je me battrais modestement avec ceux qui revendiquent son héritage pour perpétuer son nom et son œuvre. Les grands hommes ne meurent jamais, ils laissent les petits prendre le flambeau par humilité et par esprit de partage.

Drissa KANAMBAYE, Président du Club Yambo OUOLOGUEM

Doctorant à l’Université catholique de Louvain, Belgique

©journaldumali

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MaliCulture est une jeune et nouvelle initiative de Dia Djélimady SACKO, Femme de Lettres, de Culture, Chargée de communication et Ex-professeur de Lettres, consultante en édition. Entreprenante et passionnée de Médias et de Culture, la franco-malienne travaille pour faire de Mali Culture la référence médiatique en matière de vulgarisation des expressions culturelles au Mali. Avec sa petite équipe de stagiaire, qu’elle veut voir grandir, elle entend accompagner les entreprises culturelles dans la diffusion et la valorisation de la culture malienne. Dia est diplômée d’un Master2 de Lettres Recherche et de Science de l’Éducation de l’Université de Toulouse.

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